"« Basé à Delhi, un Dhiman brahmane cherche alliance pour son
fils » ; « Cherche un Gautam kshatriya au teint clair » ;
« Union avec un élégant garçon jat »... Toutes les castes,
y compris les « intouchables », qu'on appelle en Inde dalit
(défavorisé) et qui sont classés comme « castes répertoriées »
(scheduled castes ), ont leur colonne dans les annonces matrimoniales du
dimanche. La caste reste en Inde l'appartenance première et l'abolition de
l'intouchabilité, en 1950, par la première Constitution de l'Inde indépendante,
n'a pas changé grand-chose dans les faits.
Chaque jour, la presse se fait témoin de discriminations à l'égard des dalit ou rapporte les crimes variés commis, en toute impunité la plupart du temps, au nom de la caste. Le plus récent est la pendaison publique dans un village, à moins de deux heures de Delhi, de deux jeunes de quinze et dix-sept ans qui avaient eu le malheur de s'aimer alors qu'ils n'étaient pas de la même caste. Un crime impardonnable pour les gens du village, qui ont fait justice eux-mêmes. (...)
Pour avoir le premier en 1996 introduit aux Nations unies les discriminations dues à la caste, Ravi Nair a été traité en Inde d'« agent du Pakistan, d'élément antinational ». Il se bat depuis vingt ans contre toutes les discriminations. Il estime que l'amélioration du sort des 170 millions d'intouchables passe d'abord par des réformes économiques et sociales. « Si vous voulez donner la dignité aux dalit, donnez-leur la dignité économique, dit-il, et pour cela, faites appliquer les lois sur la redistribution des terres et le salaire minimum des travailleurs agricoles journaliers. » Le dispositif de lois est quasiment complet, mais la plupart ne sont jamais appliquées et, très souvent, la police refuse même d'enregistrer la plainte d'un dalit contre un membre d'une caste supérieure. « Notre système social de valeurs est si fort qu'il surpasse la loi », affirme M. Rawat, un activiste dalit des droits de l'homme. « De plus, ce système est lié à la religion, ce qui rend plus difficile son attaque aux yeux de certains. »
Le gouvernement admet que les lois ne suffisent pas. Un officiel, qui réclame l'anonymat, affirme : « L'éducation et l'éradication de la pauvreté sont les deux armes qui peuvent aider dans cette lutte. » Toutes deux relèvent du gouvernement. Or l'éducation primaire obligatoire n'est toujours pas un droit fondamental reconnu par la Constitution ; le taux d'enfants dalit quittant l'école à la fin du primaire était de 77,65 % en 1991 (dernier chiffre officiel). En outre, selon la Commission nationale des castes répertoriées, la plupart des dalit victimes de violences ou d'abus sont des paysans sans terre.
« La caste est un instrument d'exploitation économique »,
confiait en 1998, R. Balakrishnan, président régional de la commission
pour le Tamil Nadu à Human Rights Watch. Cette organisation non gouvernementale
a publié, en 1999, un remarquable rapport - « Peuple brisé » - sur
la violence contre les intouchables indiens. La majorité d'entre eux occupent
le bas de l'échelle, dans l'ordre social et économique. Ce n'est pas la présence
à la tête de l'Inde d'un dalit en la personne du président Kocheril
Raman Narayanan qui y change quelque chose. (...) "
extraits de Françoise CHIPAUX, "En Inde, les « intouchables »
ont survécu à un dispositif légal quasi complet", in Le Monde, 31
août 2001.